Tempête sur les devises après le  Brexit 

Tempête sur les devises après le  Brexit 

Le Monde
| 28.06.2016 à 06h41
Mis à jour le
28.06.2016 à 11h37
|

Par Marie Charrel

La tempête soufflant sur les devises depuis la victoire du « Brexit » au référendum du 23 juin ne semble pas près de retomber.

Alors que lundi 27 juin, l’agence de notation Standard & Poor’s a ôté son triple A à la dette souveraine du pays, le reléguant en catégorie « AA », la première victime de ces turbulences est, sans surprise, la livre sterling. En cinq jours, la devise britannique a violemment plongé face aux autres monnaies, notamment de 11 % face au dollar et de 9 % face à l’euro. Lundi soir, elle a atteint un nouveau point bas, à 1,3152 dollar pour une livre du jamais-vu depuis septembre 1985.

La récession redoutée

« L’euro, lui aussi, pâtit du choc du Brexit’ », analyse Lieven Jacobs, directeur de la gestion chez Quilvest AM. De fait, la monnaie unique a atteint son point bas depuis quatre mois face au dollar, vendredi 24 juin, avant de se ressaisir un peu. Lundi soir, elle évoluait ainsi à 1,1107 dollar. Lundi 27 juin, elle enregistrait également son plus bas niveau depuis décembre 2012 face au yen, à 1 euro pour 112,3 yens.

De son côté, le yen suit le mouvement inverse : il décolle face à la plupart des devises (+ 5 % face au dollar depuis le 23 juin). Un mouvement jugé préoccupant par les autorités monétaires du pays, qui cherchent au contraire à affaiblir la devise nipponne pour soutenir l’économie de l’Archipel.

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De même, le franc suisse est lui aussi soumis à une forte pression à la hausse. Inquiète, la Banque nationale de Suisse se tient prête à intervenir pour freiner cette appréciation, et le fait savoir depuis des jours. « Après un choc de l’ampleur du Brexit’, les devises, comme les Bourses, sont le premier réceptacle des craintes des marchés », analyse Christopher Dembik, chez Saxo Banque. Plusieurs mécanismes sont à l »uvre.

Le premier est la conséquence du ralentissement de la croissance britannique attendue ces prochains mois. La dégradation de Standard & Poor’s confirme d’ailleurs les inquiétudes des investisseurs : le Royaume-Uni entre dans une période de fortes incertitudes, qui pèseront sur la consommation et l’activité. Certains économistes redoutent même que le pays ne tombe en récession.

Une partie de ces incertitudes pèsent également sur l’euro. « L’impact direct du ralentissement britannique sur l’économie européenne sera limité, explique Christophe Boucher, économiste à Paris-X-Nanterre. En revanche, le risque politique est élevé. »

Explosion de la zone euro

Les marchés, comme l’ensemble des observateurs, s’interrogent : le « Brexit » risque-t-il d’aboutir à une explosion de l’union monétaire, minée par la montée des mouvements eurosceptiques ‘ Y aura-t-il un sursaut de solidarité ‘ Tout dépendra de la réaction des leaders politiques européens ces prochaines semaines.

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« Face à ces incertitudes, les investisseurs se tournent vers les devises qu’ils considèrent comme des valeurs refuges », explique Pascale Seivy, chez Pictet Wealth Management. A commencer par le dollar, mais aussi le yen ou le franc suisse. Comme à chaque moment de forte tension, le grand jeu des vases communicants entre les monnaies se déclenche. Celles qui inquiètent font fuir, celles qui rassurent attirent’

« Paradoxalement, c’est plutôt une bonne nouvelle pour les pays émergents », juge Guillermo Calvo, économiste à l’université Columbia, à New York

Combien de temps ce yo-yo durera-t-il ‘ Difficile à dire, car une partie de ces mouvements sont spéculatifs. Le plus probable est néanmoins que la tempête se calme d’ici quelques jours, et même, que la livre reprenne un peu de vigueur. Dans le scénario sombre, moins probable, certaines banques centrales pourraient être contraintes d’agir pour stabiliser leur devise. En intervenant directement sur le marché des changes ce qu’elles rechignent en général à faire. Ou bien en jouant sur leur taux directeur.

« La Banque d’Angleterre pourrait alors se retrouver dans une situation particulièrement délicate », explique M. Boucher. Relever son taux directeur, aujourd’hui de 0,50 %, soutiendrait la livre en rendant les placements dans la devise britannique un peu plus attractifs. Mais cela fragiliserait l’économie du pays, qui aurait plutôt besoin, à l’inverse, d’une baisse du taux directeur, car cela diminue le coût du crédit’

Même sans en arriver là, le « Brexit » bouleverse la donne et le calendrier des politiques monétaires. L’appréciation du dollar, si elle dure, pourrait pénaliser les exportateurs américains. « De quoi inciter la Réserve fédérale [Fed, banque centrale] à la prudence », analyse Jean-Jacques Friedman, directeur des investissements chez Vega IM.

De fait, nombre d’économistes estiment qu’elle pourrait même renoncer à relever ses taux directeurs cette année, comme elle l’avait initialement prévu. « Paradoxalement, c’est plutôt une bonne nouvelle pour les pays émergents, juge Guillermo Calvo, économiste à l’université Columbia, à New York. Cela explique d’ailleurs pourquoi leurs devises n’ont pas trop mal réagi au Brexit’. »

De son côté, le Royaume-Uni pourrait, à moyen terme, profiter d’une livre sterling plus faible, car cela regonflerait un peu la compétitivité de ses exportations. Une moindre consolation face aux autres turbulences auxquelles l’économie britannique devra faire face ces prochains mois.

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